Note de recherche, mars 2026.

Demander à ChatGPT de dresser son portrait psychologique, puis se reconnaître dans sa réponse. Le geste prend quelques secondes. Il laisse parfois une impression tenace : quelque chose de soi aurait été vu, et formulé, depuis ailleurs.

Le contexte est celui d’un recours massif aux agents conversationnels pour parler de santé. En janvier 2026, OpenAI annonçait plus de 230 millions d’utilisateurs par semaine posant des questions de santé et de bien-être. Ce chiffre, issu des analyses de l’entreprise, ne mesure ni le recours à une psychothérapie ni la fréquence des demandes de portraits psychologiques. Il situe l’ampleur des usages, sans renseigner sur ce que chacun y engage.

Le portrait psychologique pose un problème plus précis. Un texte produit à partir de ce que l’on a livré de soi peut être reçu comme le regard de quelqu’un qui nous connaît. Il faut prendre au sérieux ce déplacement. L’utilisateur n’a pas besoin de croire que la machine pense pour lui accorder une autorité sur son expérience.

Lire une image de soi

J’appelle miroir algorithmique le dispositif qui organise des traces langagières en un portrait auquel l’utilisateur peut s’identifier. Les thèmes récurrents, les récits et les manières de poser une question deviennent les matériaux d’une description. Selon les échanges accessibles au système, ce portrait s’appuie sur des éléments personnels, mais aussi sur des catégories générales et sur les attentes contenues dans la demande. La part de chacun ne se déduit pas de l’impression de justesse.

Le lecteur retrouve ses mots, autrement distribués. Un rapprochement l’étonne. Une formule critique lui paraît plus pénétrante qu’un compliment. Il peut savoir comment fonctionne le dispositif et se sentir pourtant atteint par ce qu’il lit. La connaissance de la fabrication n’annule pas l’effet de reconnaissance.

Cet effet ne suffit pas à établir la validité du portrait. Une description cohérente peut sélectionner certains traits, en négliger d’autres et donner une nécessité apparente à ce qui reste une interprétation possible de traces partielles. Le risque tient à l’autorité que prend le récit une fois reconnu comme sien.

Le matériau comporte déjà un biais : ce que l’on écrit à un agent conversationnel dépend de ce qu’on attend de lui. Celui qui le consulte pour organiser son travail lui fournit surtout des traces de son activité de travail. Si le modèle décrit ensuite une personnalité préoccupée par la maîtrise, il peut rendre à l’utilisateur, sous la forme d’un trait stable, ce qui relevait d’abord de leur relation d’usage. La cohérence obtenue devient circulaire : le portrait paraît confirmer ce que les conditions de sa fabrication avaient sélectionné.

Une critique n’échappe pas à cette circularité. Demander ses défauts ou ses angles morts prescrit déjà une forme de dévoilement. La réponse attendue doit surprendre, mais rester reconnaissable. Son apparente sévérité peut renforcer sa crédibilité : puisqu’elle ne me flatte pas, je lui prête une liberté de jugement. Or une formule déplaisante n’est pas, pour autant, plus vraie. Il faut encore pouvoir en discuter le fondement.

Le rapprochement avec le miroir lacanien porte sur cette adhésion à une forme qui revient au sujet depuis l’extérieur. Le support et l’opération diffèrent : une description verbale s’ordonne ici là où l’image spéculaire donne à voir une unité corporelle. L’identification n’en est pas exclue. Elle emprunte le récit.

Le visage maternel décrit par Winnicott engage une autre question : celle de la réponse d’un environnement humain à ce que l’enfant éprouve. Dans l’échange avec un modèle, la formulation peut prendre la forme d’une réponse attentive, sans engager la subjectivité d’un interlocuteur humain qui répond de cette relation. C’est cet écart que je cherche à travailler. L’effacer sous prétexte que l’utilisateur se sent compris serait aussi insuffisant que nier ce qu’il éprouve.

Le Moi-document

Le Moi-document désigne l’image de soi produite par l’agrégation et la mise en récit de ses traces numériques. Je propose ce terme pour distinguer cet objet du moi comme instance psychique et du self winnicottien. Un portrait calculé acquiert une consistance subjective à partir du moment où quelqu’un le reprend à son compte.

Il peut ensuite circuler : être conservé, montré à un proche, relu, comparé à un nouveau portrait. L’utilisateur dispose alors d’un document auquel rapporter son expérience. La question clinique porte sur cet usage. Le texte aide-t-il à formuler quelque chose qui restait confus ? Sert-il à éprouver une hypothèse sur soi ? Devient-il, au contraire, une définition qu’il faudrait désormais confirmer ?

L’ambivalence risque ici de perdre son statut de conflit. Un portrait peut la ranger sous un trait qui lui donne un nom et ferme l’interrogation. La description produit alors une explication disponible pour tout : chaque événement devient une nouvelle preuve de ce que le sujet serait. À l’inverse, un texte dont on peut se séparer conserve une fonction de médiation. Il donne matière à penser sans prescrire une identité. La possibilité de ne pas s’y reconnaître compte autant que la reconnaissance elle-même.

Je nomme effet d’altérité algorithmique la surprise éprouvée lorsque ses propres traces reviennent sous une forme inattendue et donnent le sentiment d’avoir été comprises par un autre. Cet effet n’exige pas que l’utilisateur attribue une conscience à la machine. Il peut tenir à la force d’une phrase, à sa place dans l’échange, au moment où elle est lue.

Il serait pourtant trop rapide d’en conclure à une interaction « sans transfert ». Le sujet peut investir le dispositif, lui prêter un savoir ou lui adresser une attente. La dissymétrie se situe du côté de la réponse : aucun clinicien n’y engage un travail du contre-transfert ni la responsabilité d’une interprétation dans un cadre de soin. Une phrase peut produire un remaniement chez celui qui la reçoit sans devenir, pour cette seule raison, une interprétation analytique.

Le dispositif ne se situe pas non plus hors du monde humain. Il mobilise des textes, des catégories et des normes élaborés par d’autres ; ses réponses sont orientées par des choix de conception. Parler d’absence d’altérité sans autre précision effacerait cette médiation sociale. Ce qui manque est un interlocuteur humain engagé dans cet échange singulier. Ce qui demeure, parfois peu visible, est le poids des discours et des intérêts qui ont rendu la réponse possible.

La disponibilité et le holding fossile

Le portrait ne recouvre pas tous les usages. On peut revenir vers un agent conversationnel pour trouver une présence disponible, reprendre une inquiétude, déposer ce qu’on ne parvient pas encore à dire à quelqu’un. Le soulagement éprouvé ne se laisse pas disqualifier par l’origine technique de la réponse. Sa portée clinique reste une autre question.

J’ai proposé holding fossile pour nommer cette conservation de certaines formes du soutien dans un dispositif qui ne les soutient pas par un engagement subjectif vivant. La formule vise un paradoxe : des marques langagières de sollicitude restent disponibles, alors que manque l’interlocuteur humain auquel elles donnent habituellement corps.

Le terme ne doit pas conduire à nier tout bénéfice éprouvé. Il ne permet pas davantage de confondre le holding avec une patience sans limite. Le cadre, la fiabilité et l’ajustement d’un environnement ne se réduisent ni au non-jugement ni au fait de répondre à toute heure.

L’usage de l’objet chez Winnicott apporte ici un point de confrontation : reconnaître l’objet hors de son omnipotence suppose sa survivance à la destructivité. La persistance d’un service informatique ne peut être assimilée d’emblée à cette survivance. Le système oppose bien des limites, produit des refus ou interrompt un échange. Ces contraintes techniques ne constituent pas, à elles seules, la réponse d’un objet humain qui demeure engagé dans la relation.

Le miroir algorithmique concerne donc la forme dans laquelle le sujet se reconnaît ; le holding fossile, la qualité de présence qu’il prête au dispositif. Ces deux usages peuvent se soutenir mutuellement. Un système qui paraît me connaître devient un lieu où revenir. Sa disponibilité donne, en retour, plus de poids à ce qu’il dit de moi.

La continuité ressentie mérite elle aussi d’être interrogée. Le sujet peut vivre une histoire avec le dispositif, alors que les conditions techniques de cette histoire restent décidées ailleurs : fonctionnement de la mémoire, changement de modèle, règles de réponse ou accès au service. Ce qui constitue pour lui une relation appartient aussi à l’organisation d’un produit. Cette dissymétrie n’est pas un détail extérieur à l’expérience ; elle affecte la fiabilité qu’il peut prêter à ce lieu d’adresse.

Le corps avant les mots

La mise en données du corps prolonge cette question. Le déplacement qui m’importe se produit lorsque le résultat d’une mesure commence à dicter le sens d’une expérience : le score de sommeil explique la fatigue avant qu’elle ait été interrogée, un indicateur de stress devient le nom de l’état éprouvé. Ces exemples désignent une possibilité d’usage, sans préjuger de ce que chaque personne fait de ses mesures.

Je réserve le terme préemption subjective à cette prise d’avance du commentaire calculé sur l’élaboration du vécu. Toute mesure ne produit pas cet effet. Elle peut aussi soutenir une découverte ou permettre de parler d’une sensation jusque-là difficile à situer. La différence se joue dans la place que le sujet garde pour interpréter, discuter ou écarter le résultat.

L’hypothèse d’une boucle entre surveillance somatique et anxiété mérite alors d’être examinée comme telle. Mesurer pour se rassurer peut relancer le besoin de vérifier. On ne peut toutefois déduire cette boucle de la seule multiplication des objets connectés, ni lui attribuer une dégradation générale de la santé mentale sans données qui l’établissent.

La capacité à être seul, chez Winnicott, ne se confond pas avec le fait de renoncer à mesurer son corps. Elle repose sur l’expérience d’une présence suffisamment fiable pour que le sujet puisse, ensuite, se passer de son appui immédiat. J’en retiens ici une question adressée aux usages : le dispositif laisse-t-il une place à l’expérience qui n’appelle pas aussitôt une réponse ?

Ce que la clinique doit pouvoir distinguer

Ces concepts restent des instruments de travail. Leur intérêt se mesurera à ce qu’ils permettent de différencier dans les usages et dans la clinique. Il faudra suivre ce qu’un sujet fait du portrait reçu, ce qu’il peut en contester, ce qui change lorsqu’il le relit ou le porte dans une autre relation.

La question ne se résout pas en opposant une relation humaine nécessairement féconde à un échange technique nécessairement stérile. Une rencontre humaine peut enfermer ; un écrit produit par une machine peut offrir un point de départ. Il faut examiner la suite : la formulation reçue relance-t-elle les associations, supporte-t-elle la contradiction, autorise-t-elle un autre récit ? Ou devient-elle la réponse à laquelle toute nouvelle expérience doit se conformer ?

Le critère clinique que je propose est cette marge de reprise. Se reconnaître dans un texte peut ouvrir un travail, à condition de pouvoir lui retirer son autorité. Le problème commence lorsque la possibilité de se décrire est captée par une description déjà disponible, et que le sujet revient chercher sa confirmation là où il croyait trouver une découverte.

Je tiens à maintenir cette distinction : le sentiment d’être reconnu est un fait d’expérience ; la connaissance que le dispositif aurait du sujet est une attribution. Entre les deux se noue une relation dont les effets ne peuvent être jugés sur la seule qualité des réponses produites.

Rémy Potier, maître de conférences HDR en psychologie clinique et psychopathologie, Université Lumière Lyon 2 (CRPPC).

Moi-document, miroir algorithmique, holding fossile, effet d’altérité algorithmique et préemption subjective sont les propositions conceptuelles travaillées dans cette note. Elles s’inscrivent dans une recherche en cours sur les effets psychiques des dispositifs algorithmiques.

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